Maurice et Eva ont été pris en charge par l'OSE, dès juillet 1940 pour le frère et fin 1943 pour la soeur. Auparavant, Eva fréquentait l'école des filles au 109 avenue Parmentier dans le XIeet a passé son certificat d'études primaires le 18/06/1942. Quand à Rywka, je ne sais pas comment elle a survécue durant cette période, d'abord avec les deux enfants, puis seule. De juillet 1942 jusqu'à l'arrestation de Jacob par les nazis en novembre 1943, Rywka recevait 1185 francs par mois pour le travail de son époux comme bûcheron au camp de travail de Beauregard à Clefs.


Registre 1940 école des filles 109 avenue Parmentier - Source Isabelle Zdroui
Copyright YIVO Institute for Jewish Research


Rywka, Maurice, Eva - copyright Finkelstein Jean-François
Rywka, Maurice, Eva
Momo - copyright Finkelstein Jean-François

Avant d'être dans la Creuse avec l'OSE, Maurice était déjà dans le Loir-et-Cher (41). J'ai retrouvé une photo titrée colonie de vacances à Montrichard, avec un groupe d'enfants posant devant un château et sur laquelle il me semble reconnaître mon père âgé d'environ neuf ans. Mais cette photo ne correspond pas aux ruines de Montrichard. Renseignements pris à la mairie et auprès de différents habitants de la région, il s'agit du domaine de l'Audronnière, sur la commune de Faverolles-sur-Cher (41402). C'est un château situé sur la rive sud du Cher.

Ce château héberge aujourd'hui un institut de rééducation, mais à l'époque, il était situé sur la ligne de démarcation. Un syndicat d'ouvriers parisiens l'avait acheté en 1936. Puis, en 1937, ce syndicat est devenu l'Union des Syndicats Ouvriers de la Région Parisienne (USORP). Mais sous le régime de Vichy, le domaine a été réquisitionné et les bâtiments ont hébergé la milice.

Domaine de l'Audronnière à Faverolles-sur-Cher - copyright Finkelstein Jean-François
Domaine de l'Audronnière

En décembre 1943, une dame "certainement affiliée à l'OSE" vient chercher Eva. Elles prennent alors le train en gare d'Austerlitz direction la creuse pour rejoindre Maurice. Celui-ci est déjà dans une maison d'enfants de l'OSE, le château du Masgelier à Grand-Bourg (23). Grâce au service Archives & Histoire de l'OSE, j'ai obtenu des informations sur le séjour de Maurice en Creuse. En effet, il figure sur les registres depuis le 28/07/1940 jusqu'au 31/12/1943. Donc probablement depuis son arrivée, âgé de neuf ans et demi, jusqu'à son évacuation pour la Suisse, âgé de treize ans.

Facteur ou gendarme ... Copyright Finkelstein Jean-François

Liste du 28 juillet 1940 - Source archives de l'OSE Liste des pesées le 23 janvier 1943- Source archives de l'OSE Liste du 31 décembre 1943 - Source archives de l'OSE

L'historienne de l'OSE, Katy Hazan, a écrit un très beau livre sur ce sujet: le sauvetage des enfants juifs pendant l'occupation dans les maisons de l'OSE 1938-1945. En le parcourant, on découvre toute l'attention et le dévouement du personnel de ces maisons, non seulement pour prendre en charge ces enfants dans la tourmente, mais aussi pour les éduquer et leur apporter une chaleur humaine qu'ils n'avaient plus. Bien sûr l'absence des parents, l'absence des frères et des soeurs demeure, mais en voyant ces photos d'enfants jouant entre eux, on devine aussi les rires et l'oubli passager d'un monde en guerre. Comme les trois cent quarante enfants passés par le Masgelier, papa a sans doute eu, lui aussi, des moments joyeux. Le récit du Dr Gaston Lévy, souvenirs d'un médecin d'enfants à l'OSE, contient lui aussi de nombreux détails sur le fonctionnement des homes de l'OSE et sur leur personnel.

Le sauvetage des enfants juifs pendant l'occupation dans les maisons de l'OSE

Fin 1943, devant le danger des rafles, l'OSE décide d'évacuer les homes d'enfants. Eva et Maurice se retrouvent et prennent le train pour Toulouse où ils seront hébergés chez madame Saint-Sernin cité Madrid pendant quelques jours. Photos du 17/03/1944:

Maurice & Eva à Toulouse en 1944 - copyright Finkelstein Jean-François
Maurice et Eva à Toulouse en mars 1944
Eva et une petite Lily , cité Madrid à Toulouse - copyright Finkelstein Jean-François
Eva et une petite fille (Lily ?)

De cette période, papa se souvenait de peu de choses : un home d'enfants dans la Creuse, dont il avait oublié le nom, et les serpents dans la campagne, souvenir apparemment partagé avec les autres enfants du Masgelier... Pourtant, il y aura vécu plus de trois ans ! Il se souvenait aussi d'un bombardement en gare de Toulouse, un soldat allemand l'ayant plaqué au sol pour le protéger d'une explosion. Bien sûr, les enfants ne portaient pas alors leur étoile jaune ! J'ai conservé ces étoiles dans mes archives. D'après Eva, ils ont ensuite pris le train pour Annemasse (74) où ils ont passé la nuit dans une école. Le lendemain, ils partent à pieds en direction de la Suisse. Ils ont finalement passé la frontière suisse en traversant la rivière Le Foron, petit affluent de l'Arve. Voici quelques souvenirs d'Eva consignés par ma mère Yvette, il y a plusieurs années:


Frontière Annemasse Genève - Source wikipedia.org GastelEtzwane

... quand je suis partie de Paris, maman était au courant mais pas moi. Un petit bâluchon était prêt quand la dame de l'OSE est venue me chercher... Au passage de la ligne de démarcation, nous avons été contrôlées par les allemands avec de faux papiers. J'avais l'impression qu'il me manquait quelque chose, pour la première fois depuis longtemps, je portais des vêtements sans étoile et je voyageais sous un autre nom (Yvette au lieu d'Eva). Mais sur ma blouse étaient encore brodées mes initiales E.F.
...
Après beaucoup de peur, nous sommes arrivés au bord d'une rivière qui faisait une boucle à cet endroit. Suivant les consignes, après avoir traversé un premier bras, il fallait aider les petits. J'avais 14½ ans et de l'eau jusqu'aux cuisses. On est resté allongés longtemps sur les cailloux en attendant que les soldats suisses nous fassent signe de venir. Ce fût très difficile, avec la peur au ventre, nous avons traversé la seconde partie de la rivière. Deux petits ont glissés et ont été entraînés, mon frère et un autre plus grand sont allés les rechercher. Nous avons monté un talus et on s'est glissés sous les barbelés, les plus grands aidant les petits, les soldats nous aidaient aussi. Je suis restée longtemps avec les mains blessées. Puis ils nous on conduit au poste de frontière.
...
J'ai eu la possibilité d'aller voir mon frère une fois, il était hébergé près de Zurich...


Ces souvenirs semblent cohérents avec les renseignements fournis par les archives suisses (courrier du 03/03/2009) et par l'OSE-France (mail du 11/03/2009): un convoi d'enfants est organisé par l'OSE et quitte Toulouse pour la Suisse, la convoyeuse s'appellait Marie. Les dix sept enfants proviennent de Limoges et de Toulouse et sont convoyés à la frontière, sur le dernier tronçon du moins, par Marianne Cohn (sous le nom clandestin de Marie Colin) du Mouvement de la Jeunesse Sioniste, puis avec deux passeurs rétribués. Un mois plus tard, lors d'un autre passage près d'Annemasse, Marianne Cohn sera arrêtée puis torturée et achevée par les SS.


Je trahirai demain

Je trahirai demain pas aujourd'hui
Aujourd'hui arrachez-moi les ongles,
Je ne trahirai pas.

Vous ne savez pas le bout de mon courage.
Moi je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.

Je trahirai demain, pas aujourd'hui,
Demain.
Il me faut Ia nuit pour me résoudre,
Il ne me faut pas moins d'une nuit
...

...
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir Ia vie,
Pour mourir.

Je trahirai demain, pas aujourd'hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n'est pas pour le barreau,
La lime n'est pas pour le bourreau,
La lime est pour mon poignet.

Aujourd'hui je n'ai rien à dire,
Je trahirai demain.

Marianne Cohn - novembre 1943

Marianne Cohn - Source Jewish Women's Archive

Il pouvait s'agir d'un convoi organisé en commun par l'OSE et le MJS, mais l'OSE pense plutôt que c'était un convoi MJS se réclamant de l'UGIF pour faire sérieux, c'est-à-dire se réclamer d'une institution légale à son arrivée en Suisse ! Le 21/04/1944 vers 21h, ils passent à proximité du poste de douane du Fossard, entre Annemasse (secteur de Gaillard) et le canton de Genève. Ils y sont arrêtés et conduit au camp des Cropettes. C'était une école reconvertie en centre d'accueil et gardée par des militaires. Le rapport d'arrestation signale «passage clandestin de la frontière. Se réfugient en Suisse pour éviter la déportation en Allemagne». Ce jour là, les enfants ont eu la chance de ne pas être refoulés.

archives de Genève

Camp des Cropettes - Source AEG Justice et Police Ef/2-092, dossier 11007
Camp des Cropettes
archives de Bern
Chronologie des enfants en Suisse

Puis ils sont conduits au camp de réfugiés civils étrangers des Charmilles (auffanglagers) qui était un camp genevois de quarantaine, où Eva est interrogée (PV du 22/04/1944). Elle résume son parcours depuis Paris avec Maurice, ils ont avec eux leur bulletin de naissance et déclarent deux contacts en Suisse. Ils sont aussi questionnés par la croix rouge suisse et passent une visite sanitaire. On retrouve les traces de leur passage dans les archives des états de Genève et de Berne (fonds E4264(-) entrée 1985/196 côte N dossier 22175), au titre des personnes enregistrées à la frontière genevoise durant la deuxième guerre mondiale. Voir la chronologie détaillée des enfants réfugiés en Suisse.

Schweizerisches Rotes Kreuz , Kinderhilfe
PV interogatoire au camp des Charmilles - Source archives de Genève PC camp des Charmilles - Source AEG Militaire W4
Camp des Charmilles

Le 28/04/1944, il sont envoyés au camp de Ringlikon, dans le canton de Zurich. Ils sont alors hébergés chacun dans une famille différente. D'après ses souvenirs et celà reste à confirmer, Maurice aurait été placé chez Mr Schaepfer à Saint-Gall en Suisse alémanique. Mais j'ai seulement retrouvé des traces de son passage d'abord le 18/05/1944 au Kinderhaus Stephansburg à Zurich, puis le 25/06/1944 au Home du docteur Forel, aux rives de Prangins, sur la rive nord du lac Léman dans le canton de Vaud. Oscar Forel était un psychiatre réputé qui s'est alors occupé de la protection d'enfants victimes de la guerre. Quand à Eva, elle est restée quelques temps au camp des Avants, au dessus de Montreux dans le canton de Vaud, à l'est du lac Léman. Le 12/06/1944, elle est placée chez Mr et Me Zaugg à Sugiez, canton de Fribourg, sur le bord du lac Morat. Eva la nommait marraine sur les photos. Le frère et la soeur se sont très peu rencontrés durant cette période.

http://www.gebrueder-duerst.ch/turicum/strassen/k/kartausstrasse/kartausstrasse_stephansburg.html
Enfants réfugiés en Suisse en 1944 - copyright Finkelstein Jean-François
Maurice avec d'autres enfants en 1944
Sugiez, bas Vully - Source wikipedia.org Tschubby
Sugiez, bas Vully

Mr et Me Zaugg sont décédés dans les années 1960. Ils avaient un fils Roland et une fille Sylviane, à peine plus âgée qu'Eva. J'ai plusieurs photos des enfants à Sugiez en Suisse: Eva arrivant dans la famille Zaugg en juin 1944, puis Maurice, Eva et Sylviane Zaugg en ballade au mont Vully en avril 1945. Mon père et ma tante s'étaient retrouvés à Sugiez en avril 1945 pour le regroupement avant le convoi de rapatriement en France :

Eva Finkelstein et Me Zaugg à Sugiez le 19 juin 1944 - copyright Finkelstein Jean-François
Eva et marraine à Sugiez 19 juin 1944
Eva, narcisse, marraine, sylviane à Sugiez en juin 1944 - copyright Finkelstein Jean-François
Eva, Narcisse, marraine, Sylviane juin 1944
Maurice Finkelstein & Me Zaugg à Sugiez 1er avril 1945 - copyright Finkelstein Jean-François
Maurice & marraine à Sugiez 1er avril 1945
Maurice & Eva Finkelstein, Sylviane Zaugg à Sugiez avril 1945 - copyright Finkelstein Jean-François
Maurice, Eva, Sylviane en ballade à Sugiez avril 1945

Le 24/05/1945, c'est le retour en France par le convoi de rapatriement n° VII. Celui-ci comprenait cent vingt enfants et quatre convoyeuses dont la liste est publiée ici. J'en ai aussi une autre version dans mes archives, avec les papiers d'identités des enfants (3 pages/1 colonne). Enfin, le 25/04/1945, un télégramme de Maurice et Eva posté depuis Annecy annonce à leur mère Rywka : RENTRE FRANCE BONNE SANTEE ARRIVEE IMMINENTE.


Télégramme du retour en France - copyright Finkelstein Jean-François

Epilogue :

Après guerre, la vie était dure pour Rywka, seule avec ses deux enfants et sans moyen. Rywka et Eva iront plusieurs fois à l'hôtel Lutétia chercher d'éventuelles informations sur leurs disparus, en vain. A cause des bagarres entre la soeur et le frère, Eva vivra plusieurs années chez des voisins, Mr et Me Lubin (Lubinsky). Devenu un jeune homme endurci et doté d'un bon physique (1,91m ±100 Kg), papa pratiquera la boxe en amateur catégorie poids lourd. Après s'être engagé dans les parachutistes, il passera quelques temps dans les troupes d'occupation en Allemagne. Puis il fondera une famille, en essayant toute sa vie de protéger les siens.