Un père juif, l'histoire familiale.

L'enfance d'un titi parisien dans les années trente et quarante, du canal Saint-Martin à la Suisse... Malgré les apparences, ses débuts dans la vie ne furent pas faciles. Dernier des cinq enfants d'une famille recomposée, Maurice n'était pas vraiment désiré. Il gardera longtemps le souvenir d'un père dur et de son ceinturon.



Maurice a longtemps enfouit la douleur de la guerre. Il lui aura fallu des années pour poser des mots dessus. Si je publie aujourd'hui un extrait de ses lettres, c'est qu'il y décrit précisément ce que fut sa jeunesse, puis son évolution face à la menace toujours présente de l'antisémitisme. Cette lettre à son fils aîné date de la fin des années 1980. La force des mots en dit long sur ce qu'il a enduré, mais aussi combien il était attaché à son pays, la France. "Ne l'oublie pas" était la leçon de ses parents.

En mai 2011, je reçois un mail d'une personne ayant reconnu Maurice sur une photo d'un site américain d'archives, l'USHMM à Washington. Il s'agit d'Adolphe André Zdroui, un camarade d'enfance de papa qui habitait quelques immeubles plus loin, au 28 rue de la fontaine au Roi. Les garçons allaient à l'école ensemble au 111 avenue Parmentier, leur mère se connaissaient. La guerre et les rafles les ont séparés. Soixante dix ans après, ce contact était assez inattendu ! André et sa femme Isabelle ont eu, eux aussi, des parcours douloureux dont ils ont témoignés.


                               

Ils ont consulté les archives des écoles du XIe pour l'AMEJD. Maurice figure dans le registre complet, avec en observations conduite bonne, travail assez bien, et dans le registre des étrangers, section "parti en colonie". Il avait pourtant été naturalisé français en 1932. Il aurait quitté l'école le 30/04/1940 et envoyé en colonie scolaire, peut être au domaine de l'Audronnière dans le Loir-et-Cher. Il y a eu 1169 enfants juifs arrêtés dans le XIe arrondissement (sources FFDJF). En 2001, l'AMEJD du XIe a posé une plaque commémorative en mémoire des enfants juifs de cette école qui ont été déportés.

La seconde guerre mondiale arriva et la France fut conquise par les nazis. C'est alors l'histoire d'une famille juive dispersée comme tant d'autres, vivant au quotidien dans l'angoisse et la peur. Ou quand l'histoire familiale s'entrecroise avec l'Histoire. Puis les rafles et les déportations, avec des morts qui ne reviendront plus mais qui seront pourtant toujours présents. Avec deux enfants en fuite et cachés dans la France de pétain mais que des résistants feront passer en Suisse, ultime refuge. Dans le Paris d'après guerre, adolescent sans présence paternelle, Maurice devient un jeune homme endurci. Il fréquente un club de boxe en y partageant une paire de gants avec ses copains car "sans le sou". Il continuera à boxer à l'armée en catégorie poids lourds, ce qui lui valut quelques déboires...



J'ai retracé son parcours militaire. Malgré son extrait des services, j'ai relativement peu de détails concernant ces années. Il s'est d'abord engagé par devancement d'appel au 6e B.C.C.P. (Bataillon Colonial de Commandos Parachutistes) en novembre 1948 à Quimper. Mais, à son grand regret, il n'a pas été envoyé en indochine avec ses copains car il était pupille de la nation. Heureusement pour nous car beaucoup n'en sont pas revenus... Il s'est alors rengagé dans les troupes d'occupation en allemagne (T.O.A.). Au sein de la 5e D.B., il est affecté au 24e B.C.P. (Bataillon de Chasseurs Portés). Il se retrouve en octobre 1949 à Tubingen, dans la région du bade-wurtemberg. J'avais aussi entendu parler de Kaiserslauten, mais les photos correspondent bien au quartier français (quartiers Desazars et Maud'huy), au sud de Tubingen (1). Ce camp datait de la wehrmacht, j'imagine alors le ressentiment de mon père. Après le départ des derniers militaires français en 1990, les bâtiments seront convertis en logements.

Rengagé ensuite dans la coloniale et basé à Nîmes, Maurice quittera l'armée en 1954. Par contre aucune trace de son carnet de sauts en parachute, mais je sais qu'il en avait fait pas mal, peut être à Nîmes (à confirmer) ? Plus tard, papa brûlera ses papiers militaires. Il me reste quand même de nombreuses photos au 24e B.C.P. à Tubingen et quelques une au G.I.M.B.C., mais pas toujours avec les dates, les noms ou les lieux. Merci aux anciens qui l'auraient connu de me contacter sur Facebook ou par mail.


                               

Autodidacte, outre les livres qu'il dévorait et la fréquentation des bouquinistes du bord de Seine, il a aussi suivi des cours de dessin à l'école Boule. Il en avait gardé un bon coup de crayon (diapo à retrouver) comme ce cow-boy dessiné sur le mur de notre chambre d'enfants. De retour de l'armée, il enchainera les petits boulots, magasinier, etc. Puis en 1958, il entrera chez Facom, société européenne d'outillage. Il y fera une brillante carrière de cadre technico-commercial, spécialisé dans le secteur automobile. Un travail prenant et fatiguant. Souvent absent toute la semaine et sur des routes dangereuses comme lors de cet accident en 1967 qui lui laissera le dos abîmé et un arrêt de travail d'un an. D'abord installé à Paris, ensuite basé à Poitiers en 1960 où la famille va s'épanouir citée Sainte-Jeanne puis à Biard. Enfin suivra une mutation dans le sud-est en 1977 afin d'y remonter le chiffre d'affaires. Ce fut un changement radical de région et de milieu mal vécu par toute la famille. Surviendra un premier cancer heureusement guéri mais qui mettra un terme anticipé à sa carrière. L'époque était déjà à une fin de vie professionnelle difficile pour les cadres confirmés.



Yvette et Maurice se rencontrent fin 1954 dans un café avenue de la grande armée proche de leur lieu de travail respectif. Ils se marient à l'église le 24 mars 1956. Gilles naît en 1959 à Paris, moi-même en 1961 et Sophie en 1969 à Poitiers, mais on aurait du être quatre enfants. Au début de leur vie de couple, c'est surtout Yvette qui fait vivre le foyer avec son travail de coiffeuse mieux rémunéré . Puis elle s'investira comme mère au foyer avec trois enfants, ce qui à l'époque était un vrai travail à plein temps ! D'abord locataires d'une petite maison mitoyenne au 57 citée Sainte-Jeanne, les parents feront construire en 197x une belle maison moderne dans la banlieue de Poitiers à Biard.


                                   

Impossible d'évoquer mon père sans parler de sa passion pour la mer, les vacances dans les Landes ou à la Rochelle, Royan, les grandes plages de l'océan... Chaque année, les trois semaines passées à Azur au camping la Paillotte étaient sa récompense, et aussi la nôtre ! Découvert en 1964 grâce au guide michelin, ce coin au bord du lac de Soustons était alors un petit paradis, perdu et assez sauvage. Situé à dix kilomètres de l'atlantique, l'air iodé de la mer nous arrivait filtré par les forêts de grands pins... Précisons que depuis les années 2000 c'est malheureusement devenu un parc touristique pour espagnols sales et bruyants où des tobogans en plastique ont remplacé des arbres abattus. Mais à l'époque c'était un camping dans la nature, basé sur un concept original de l'architecte Vladimir Mauzit. Toute une clientèle d'Europe du nord s'y mêlait aux français dans la convivialité. En somme l'Europe avant l'heure, avec des amis belges, suisses, etc. La caravanne servait aussi pendant mes trois semaines de cure thermale pour l'asthme au Mont-Dore, ou pour les cures des parents à Bagnères-de-Bigorre dans les Pyrénées.


                       

Profondément marqué par sa jeunesse et la Shoah, il ne nous a parlé que progressivement de cette période. D'ailleurs après-guerre on n'en parlait pas car ceux qui témoignaient n'étaient tout simplement pas crus. Ils passaient pour des fous qui exagéraient et ceux qui furent peu ou pas touchés prônaient le "maintenant ca suffit, passons à autre chose". Pourtant les chiffres et les détails de la Shoah divulgués à ce moment là étaient très en dessous de la réalité, une réalité révélée à partir des années 1970.

Sans doute pour protéger sa famille, il démarre sa vie d'adulte en essayant de se détacher de ses racines dont ils étaient pourtant si fier. Ce n'était plus de l'intégration mais de l'assimilation. Un extrait de ses lettres aide à comprendre ce paradoxe. Et dans un texte plus personnel écrit en 2009, un père juif, j'aborde comment Maurice a évolué dans sa volonté d'intégration. La peur de l'enfant traqué pour ce qu'il est, ainsi que la mémoire des arrestations de son père et de ses frères seront autant de cauchemards gravés en lui jusqu'à ses derniers jours.



Les souvenirs que je garde de mon père diffèrent logiquement de ceux de mon frère qui a quitté le foyer assez tôt et de ceux de ma soeur qui l'a connu moins longtemps. Sans tricher avec ma mémoire, il me reste l'image d'un homme droit, généreux, curieux, cultivé, sensible, avec du charisme, mais aussi d'un homme excessif, avec un "foutu caractère", parfois violent. Le souvenir d'une "armoire à glace" qui fut un vrai père et qui nous a transmis des valeurs, nous offrant une enfance heureuse bien que parfois tourmentée. Maurice est mort de maladie le 11 octobre 1998 à Aix-en-Provence. Parti trop tôt à 68 ans, il n'aura pas eu le temps de connaître sa petite fille Natacha.