Puisque les morts ne sont pas revenus, que reste-t-il à savoir aux vivants ? Puisque les morts ne savent pas se plaindre, de qui, de quoi se plaignent les vivants ? Puisque les morts ne peuvent plus se taire, est-ce aux vivants à garder leur silence ?
Jean Tardieu - 1942 - L'honneur des poètes, vacances



Cette page n'est pas un travail d'historien sur l'extermination des juifs d'Europe organisée par les nazis et par leurs complices locaux. De même, sans l'oublier car à la fois tragique et trop méconnue, on parlera peu de la Shoah par balles. Avant tout, ceci est un résumé sur les déportations de proches. C'est une page de plus dans le livre des souvenirs familiaux, livre transmis aux générations à venir. Elle concerne principalement les déportations à Auschwitz car pour la famille restée à Varsovie durant la guerre, pratiquement aucune information. Seuls quelques survivants du ghetto sont partis vivre en Israel (cousins Szpajzman). En général c'était la déportation directement vers le camp de la mort de Treblinka pour lequel il ne reste que peu d'archives et peu de traces. Je continue néanmoins les recherches, comme pour mon grand-oncle Adolf Oberberg peut être mort à Odessa en Ukraine.

Par ailleurs, les enregistrements, dates ou motifs de décès à Auschwitz sont parfois erronés. Soit volontairement afin de cacher des traces du massacre, soit par erreur comme ce certificat français de décès de Jacob à Drancy ! Des archives nazis saisies par les troupes russes lors de la libération d'Auschwitz le 27 janvier 1945 ont été conservées à Moscou par le KGB, elles comprennent quarante six registres de décès (Sterbebücher) à Birkenau. Mais entre le voyeurisme malsain d'un certain public, les tours opérators, les fast-food, les tags, les carmélites et cathos voulant s'approprier le site, les polaks qui restent ce qu'ils sont, je ne suis pas sur de me recueillir un jour à Auschwitz (Oswiecim en polonais). On trouve de nombreuses informations dans le guide du visiteur du muséum et encore plus en langue anglaise ou polonaise. Ci-dessous les convois pour Auschwitz des membres connus de ma famille ou de proches apparentés.


                                   

Drancy ou l'antichambre de la mort. A partir de 1940, Pétain et ses acolytes du gouvernement de Vichy promulguent des lois contre les juifs. Par leur propagande, ils préparent la population française en diffusant officiellement l'antisémitisme, grâce à la presse et à la radio ou en organisant des "expositions". Ce même gouvernement devancera les demandes des nazis et insidieusement il recensera sur le territoire des juifs ou identifiés tel quel. Tout un système appliqué avec zèle aussi bien par les fonctionnaires que par les collaborateurs de tout poil, des miliciens aux opportunistes. Comme ces "bons français" qui se jetteront sur les appartements fraîchement vidés de leur famille. La police et la gendarmerie raflent et emprisonnent, les bus CTCRP (l'ancêtre de la RATP) transportent vers les camps d'internement provisoire. Camps gardés par ces mêmes gendarmes et policiers qui au passage voleront lors des fouilles ce que les internés avaient sur eux.

Citée de la Muette à Drancy dans la banlieue nord-est de Paris. Une citée transformée en camp de transit en attendant les convois vers l'Est, vers de soit disant "camps de travail"... La promiscuité, l'attente dans l'angoisse jusqu'à la prochaine liste, le prochain appel. Alors la gendarmerie encadre les déportés montant dans les bus vers la gare du Bourget-Drancy ou celle de Bobigny à partir de 1943 (prise de commandement du camp par aloïs brunner). Puis les nazis chargent les wagons et les verrouillent. Enfin, les cheminots de la SNCF conduisent les trains jusqu'à la frontière du Reich à Novéant (en Moselle, territoire annexé) où ils passeront le relais à leurs collègues allemands de la Reichsbahn.


           

Le transport est épuisant avec trois jours dans le froid ou la chaleur, sans hygiène ni eau. Transport durant lequel les plus faibles meurent ou deviennent fous. Puis c'est l'arrivée brutale au camp d'extermination d'Auschwitz (Oswiecim), au sud-est de la Pologne. Le débarquement sur la rampe (judenrampe) a lieu sous les coups des nazis et les aboiements des chiens. C'est immédiatement la sélection. Ceux jugés aptes à travailler sont une minorité, ils sont tatoués avec un matricule sur la peau d'un bras et survivront un jour, un mois, peut être plus. Les autres, soit le plus grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants, sont immédiatement conduits aux chambres à gaz. Les corps sont ensuite jetés dans des fosses à l'air libre pour y être brûlés. Mais avec l'industrialisation de ce processus, les fosses seront remplacées par des fours crématoires (brevets allemands). Seuls les déportés immatriculés ont été inscrits dans les registres, parfois avec des erreurs. Juste avant l'arrivée des russes en janvier 1945, les nazis dynamitent les chambres à gaz et les crématoires de Birkenau. Malgré celà, certains des registres ont été retrouvés.

Auschwitz reste à ce jour le plus grand "cimetière juif". A certains endroits, on marche sur des cendres mêlées à la terre au fil du temps... Mais il s'agit aussi d'un immense complexe concentrationnaire réparti sur plusieurs sites (I, II.Birkenau, III.Monowitz, camps satellites) pour l'internement, les industries utilisant cette main d'oeuvre (Krupp, IG-Farben, Siemens), l'extermination de masse dans les chambres à gaz et les fours crématoires pour faire disparaître les cadavres... Sans oublier l'habitat des nazis et leur logistique. Ce camp de concentration puis d'extermination aura fonctionné d'avril 1940 à janvier 1945. Le nombre de victimes a été mal évalué après-guerre. D'après les sources consultées et concordantes (livres de Serge Klarsfeld, mémorial de Yad VaShem en Israel, mémorial de la Shoah en France, museum Auschwitz-Birkenau en Pologne, sources diverses [1], ), on estime actuellement que :

  • durant la Shoah, plus de 5.700.000 juifs ont été assassinés par les nazis dans leur pays ou en déportation. Ceci du 1er septembre 1939 (invasion de la Pologne) au 8 mai 1945 (capitulation des nazis). Soit environ deux tiers des juifs d'Europe.

  • sur 1.300.000 déportés à Auschwitz, 1.100.000 étaient juifs. Sur 1.100.000 morts dans ce camp par assassinat, suicide, sous les coups, de faim ou de maladie, 1.000.000 étaient juifs dont une majorité de juifs hongrois ou polonais.

  • Depuis la France, 79 convois sont partis. 75721 juifs français ou étrangers dont 11400 enfants ont été déportés vers Auschwitz, Sobibor, Bergen-Belsen ou d'autres camps. Seulement 2000 en sont revenus. De plus, environ 3000 juifs sont morts internés en France, s'y ajoutent les assassinats sans trace. Et pour beaucoup d'entre eux, Drancy a été le point de départ du dernier voyage. Comme pour mon grand-père Jacob parti dans le convoi n°64 parmi 1000 déportés. A leur arrivée à Auschwitz en plein hiver, 661 ont été directement gazés, 267 hommes dont Jacob et 72 femmes ont été sélectionnés pour le travail. Seuls 40 hommes (ou 48 ?) et 2 femmes ont survécus jusqu'en 1945... Lire le témoignage du résistant déporté Serge Smulevic. Aujourd'hui à Drancy, des rails et un wagon à bestiaux ont été posés pour symboliser cette tragédie.

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    Postscriptum (février 2018) : camps de la mort allemands ou ... polonais ? Positions à développer sur cette polémique et sur le retour du vieux nationalisme antisémite en Pologne. Plus de détails à venir dans la page Russie-Pologne (à faire)



    départ de France arrivée en Pologne Nb de
    déportés
    survivants
    en 1945
    personne connue parenté ou lien
    1

    27/03/1942
    gare du Bourget-Drancy, puis Compiègne.
    Train escorté par des gendarmes français

    29/03/1942
    Auschwitz
    matricule 27955
    1112 19 HERSZ WOLF FINKIELSZTEJN mon oncle
    4

    25/06/1942
    gare de Pithiviers

    Auschwitz
    matricule 42532
    999
    51
    SENDER SENDEROWIEZ

    le père de Marcel

    15

    05/08/1942
    gare de Beaune la Rolande

    Auschwitz 1014
    5
    CHANA WAJEMAN

    la première épouse de Roman Wajeman

    35

    21/09/1942
    gare de Pithiviers

    Auschwitz 1000
    23
    MADELEINE WAJEMAN

    la fille de Roman Wajeman

    36

    23/09/1942
    gare du Bourget-Drancy.

    25/09/1942
    Auschwitz
    matricule 65564

    1000
    26
    CHARLES FINKELSTEIN mon oncle
    64

    07/12/1943
    gare de Bobigny

    10/12/1943
    Auschwitz
    matricule 167512
    1000
    42
    JACOB FINKIELSZTEJN mon grand-père

    Que leur âme soit liée au faisceau des vivants.
    .ת.נ.צ.ב.ה




    Lors de la rafle du 20/08/1941 à Paris XIe, mon oncle Hersz Wolf Finkielsztejn a été arrêté par la police française encadrée par la Feldgendarmerie. Ces 4232 hommes juifs français et étrangers seront conduits en autobus à Drancy (Seine). Hersz y sera interné du 21/08/1941 au 26/03/1942. Il figure sur la liste des internés juifs avec le n° 373 (raturé n° 366) chambre 12 escalier 8 profession manutentionnaire. C'est la liste du convoi n°1. Il a été déporté à Auschwitz du 27/03/1942 au 24/05/1942 par le convoi n° 1. Ce premier convoi de France sera le seul avec wagons voyageurs 3e classe car les suivants utiliseront des wagons à bestiaux. Ce convoi de la SNCF, encore appelé train spécial 767, est placé sous les ordres du SS danecker et part de la gare du Bourget-Drancy à 17h avec 565 hommes. Suivra un arrêt en gare de Compiègne pour "charger" encore 547 hommes venus du camp de Royallieu. Ce train sera escorté jusqu'à la frontière allemande par des gendarmes français et arrivera à Auschwitz trois jours après.

    Ces déportés recevront les matricules 27533 à 28644, un seul homme ayant réussi à s'évader du convoi, avant Reims. D'après le registre Staerkebuch, Hersz a été tatoué avec le matricule 27955. Il serait décédé le 23/05/1942, la cause officielle étant oedème pulmonaire et insuffisance cardiaque. A confirmer (Death Books & database Stärke). Il a été déclaré Mort pour la France. Il avait 22 ans. Sa fiancée Paule se suicidera en apprenant sa mort.
    [Klarsfeld II pages 345-348]


                                       




    Au début de la seconde guerre mondiale, mon oncle Charles Finkelstein était soldat mécanicien dans l'armée de l'air. Engagé volontaire pour trois ans en 1938, il sera démobilisé en février 1941. J'ai une photo de lui en uniforme sur une base aérienne, sans doute courant 1940 à Casablanca - Carzes. Son extrait des services obtenu aux archives militaires. Dans quelles circonstances Charles a-t-il été arrêté ? Peut être s'est il rendu au commissariat de quartier suite aux fameuses convocations de la police française. Sinon lors d'une rafle de la police, rafle méthodiquement organisée grâce au recensement effectué par les fonctionnaires français, ce qui a abouti au fichier juif. Charles a d'abord été interné à Drancy le 29/07/1942 (célibataire, profession mécanicien). Le 01/09/1942, il est transféré au camp de Pithiviers dans le Loiret. Puis le 15/09/1942 au camp de Beaune-la-Rolande, baraque 19 liste 12. Le 21/09/1942, il est de nouveau transféré à Drancy.


                   

    Charles est déporté à Auschwitz par le convoi n° 36 du 23/09/1942, gare de départ du Bourget-Drancy. C'est le convoi n° 36 selon le tableau chronologique de Serge Klarsfeld mais n° 901/31 selon la SS. Le train arrive à Auschwitz le 25/09/1942 où il est tatoué avec le matricule 65564. Charles est affecté au camp annexe de Chelmek. Il est mort le 17/11/1942 au Häftlings krankenbau (HKB block 28/7), cyniquement appelé "hôpital des prisonniers". Il avait 23 ans.
    [Klarsfeld III pages 1141-1142]


                   




    Lors de la rafle du 20/08/1941, dite rafle du XIe, mon grand-père Jacob Finkielsztejn a d'abord été interné quelques semaines à Drancy jusqu'au 25/10/1941. Probablement arrêté avec Hersz, ils ont du partager deux mois de souffrance. C'était la première période Drancy. Je sais seulement que ma grand-mère pouvait encore lui apporter une musette et que mon père et ma tante essayaient de le voir derrière les barbelés, en se cachant. De cette période, j'ai aussi une quelques messages écrits sur des bouts de papiers.

    Mon père Maurice a assisté à l'arrestation de son père à la maison par la police française, il était caché sous son lit et en a gardé un profond traumatisme. Je ne sais pas si c'était la première ou la seconde arrestation de Jacob. Probablement en août 1941, lors d'un passage chez ses parents à Paris, car Maurice était déjà dans un home de l'OSE dans la Creuse depuis fin juillet 1940 (le Masgelier). Eva était cachée chez des voisins. Une copine à Eva, Lyliane Frydman, aurait pourtant prévenu les parents la veille...


                       

    Jacob a été interné au camp de travail de Beauregard à Clefs (Maine-et-Loire) du 31/07/1942 au 22/11/1943 où il était réquisitionné en tant "qu'ouvrier israélite". Il y a travaillé pendant plus d'un an comme bûcheron sur le chantier forestier n°1607. Il aurait quitté temporairement le chantier et serait retourné à Paris du 22 octobre au 15 novembre 1942 pour maladie (voir compte rendu départ chantier 2000). De cette période, j'ai une lettre officielle de la société des mines de Lens faisant part quand à la production de bois d'une priorité absolue pour les besoins de l'économie allemande. J'ai aussi une carte de voeux, probablement pour le nouvel an 1943, celle-ci bien que brève laissait encore transparaître un peu d'espoir.

    Le 22/11/1943, Jacob est arrêté avec les autres internés par les nazis. Une lettre du chef du chantier (Henry Baudier) annonce l'arrestation à Rywka. Le 24/11/1943, il est de nouveau à Drancy (reçu n° 27 carnet de fouilles n° 32 matricule n° 8796). Jacob est déporté le 07/12/1943 par le convoi n° 64, gare de départ Paris-Bobigny. Il arrive à Auschwitz le 10/12/1943 où il est tatoué avec le matricule 167512 et interné au KL-III Auschwitz-Monowitz, probablement affecté à la fabrique de caoutchouc IG Farben pour l'armée. Du 08/01/1944 au 23/01/1944, il figure dans le registre du HKB III, "l'hôpital des prisonniers" de Monowitz (Buna). La dernière inscription dans son dossier signale son transfert le 23/01/1944 pour le KL-II Auschwitz-Birkenau (chambres à gaz, fours crématoires). Il avait 48 ans.
    [Klarsfeld III page 1720]